L’AITF ET SON RÔLE DANS LA POLITIQUE LINQUISTIQUE DE L’INDE


K. Madanagobalane
Président, AITF
R. Kichenamourty
Président Honoraire, AITF

« La langue est un théâtre dont les mots sont les acteurs, » dit Ferdinand Brunetière. S’il en est ainsi, en Inde, on aura affaire à des milliers de théâtres et à des millions d’acteurs.

Selon l’annuaire le plus récent il existe en Inde 1652 langues dont 22 ont été officialisées par la Constitution, avec l’anglais qui assure la communication entre les différents groupes linguistiques du pays.

Paradoxalement, le français qui paraîtrait en porte à faux dans ce contexte a pourtant réussi à s’imposer comme la plus importante des langues étrangères dans les milieux éducatifs avec environ 500 000 apprenants et 6000 enseignants. A quoi tient-elle cette situation apparemment insolite ?

Nous nous proposons de présenter ici, tout d’abord, la participation active de l’AITF aux grandes décisions prises par les instances concernées en Inde afin d’adapter l’enseignement du français langue étrangère aux besoins d’un public sans cesse croissant.

Nous évoquerons ensuite les démarches entreprises par l’AITF pour harmoniser l’action en faveur du français.

Enfin, il s’agit aussi de discuter des stratégies que nous envisageons de mettre en œuvre pour que cette action se poursuive sans grandes entraves.


I. L’AITF (L’ASSOCIATION INDIENNE DES PROFESSEURS DE FRANÇAIS) ET LA POLITIQUE LINGUISTIQUE :

 La politique linguistique prônée par le gouvernement indien reste encore ambigüe. D’une part, elle veut assurer la promotion de l’hindi, d’autre part, elle veut ménager les susceptibilités régionales en retenant l’anglais comme langue de contact.

Ainsi le scénario linguistique de l’Inde est des plus compliqués, étant donné que le problème de langue de liaison n’est pas encore résolu. Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir essayé. On y réfléchit en effet depuis l’indépendance du pays en 1947. Les dirigeants nationaux ne tenaient absolument pas à accorder à l’anglais le statut de la langue de liaison, car cette langue des anciens occupants du pays ne constituerait qu’un symbole d’avilissement et d’humiliation. Ils s’y sentaient obligés pourtant, car on ne pouvait pas du jour au lendemain se débarrasser d’une langue qui est entrée dans les mœurs quotidiennes du pays. Ils s’étaient donc fixé un délai de quinze ans pour remplacer l’anglais par le hindi. Mais ce délai est largement dépassé et l’anglais continue à occuper une place prédominante dans la vie indienne tant au niveau universitaire qu’au niveau administratif.

Dans sa formulation actuelle, voici donc comment s’articule la politique des langues en Inde où l’anglais s’avère toujours  incontournable :

  1. la langue maternelle (ou régionale)
  2. la langue officielle de l’Union indienne (le hindi ?) ou la langue officielle associée (l’anglais ?)
  3. une langue vivante indienne ou étrangère ne figurant pas sur (1) ou (2).

            Ce programme vise l’enseignement primaire, secondaire I et secondaire II (Higher Secondary).

Le danger tant redouté semble imminent d’après un article paru dans l’Indian Express du 21 décembre 2016: la politique de trois langues va bientôt démarrer en reléguant la langue étrangère à la position d’une langue optionnelle (« elective ») et portant un coup dur pour le français, langue étrangère la plus populaire de l’Inde.

« D’après la politique des trois langues, la première langue à étudier doit être la langue maternelle ou la langue régionale. Dans les Etats où l’on ne parle pas  hindi, la langue seconde sera l'anglais ou l'hindi et la troisième langue sera l'anglais ou l’une des langues indiennes modernes. Dans les États où l’on parle hindi, les étudiants peuvent choisir l’anglais et une langue indienne moderne respectivement comme deuxième et troisième langues. Le système CBSE a également recommandé que les langues étrangères soient enseignées seulement comme langues optionnelles.»1

Face à la grande multiplicité des langues qui existent déjà en Inde, il faut vraiment s’attendre à une résistance à toute langue étrangère qui ne fera que compliquer le tableau.

Déjà chaque Etat a commencé à accorder de l'importance à sa langue maternelle / langue régionale. Le  gouvernement a déjà supprimé le français dans le curriculum de l’enseignement secondaire. Cela pourrait étendre à l'avenir au programme du post-secondaire (XI et XII stds) aussi.

Compte tenu de cette situation précaire, l’AITF (l’Association indienne des professeurs de français) s’efforce de consolider les acquis en intervenant constamment auprès des organismes importants, tels que  le comité chargé de préparer les programmes de chaque Etat de l’Inde (Secondary and Higher Secondary Boards) et l’University Grants Commission.

La spécificité de cette association fondée en 1986 est d’avoir très tôt pris fait et cause pour les français de la francophonie. L’AITF qui réunit, à l’heure actuelle, le plus grand nombre d’adhérents indiens a en effet misé sur sa propre autonomie, en participant librement à tous les débats concernant l’enseignement du français en Inde et en consolidant sa structure.

Rappelons que l’éducation relève non du gouvernement central, mais du gouvernement local au pouvoir. D’où la nécessité d’être sur le qui-vive chaque fois qu’il est question de réformer le système éducatif, afin de pouvoir trouver au français un créneau convenable.

Quant à l’University Grants Commission qui veille à la qualité de l’enseignement supérieur au niveau national, l’AITF n’a jamais manqué de s’y associer dans le but de faire prévaloir le statut du français dans les établissements universitaires.

Même si le français est relégué à la position de langue optionnelle, l’AITF sera de taille à affronter les problèmes qui en résultent, tels que la formation des enseignants et la préparation des manuels convenables.

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II. LES DÉMARCHES ENTREPRISES PAR L’AITF POUR HARMONISER ET DIVERSIFIER L’ACTION EN FAVEUR DU FRANÇAIS

A) L’AITF a encouragé la publication d’éditions locales des manuels français (Intercodes, Sans Frontières et Le Nouveau Sans Frontières) à des prix abordables : jusqu’aux années 80, on s’était contenté des manuels fabriqués en Angleterre, tels que Bertenshaw, Dondo, Point de Départ, etc. Or ce sont là des manuels qui faisaient une large part à la traduction. En outre ils introduisaient très peu d’éléments de civilisation. Force était donc d’accueillir les résultats de recherche en FLE effectuée par les organismes qui se spécialisaient dans ce domaine. C’est ainsi que les manuels tels que Mauger bleu, Mauger rouge, Intercodes, Sans Frontières, Nouveau Sans Frontières, etc. furent introduits dans nos établissements indiens. Du coup, un autre problème surgit, celui du prix du livre. Car, pour certains étudiants indiens, le coût d’un exemplaire de n’importe quel manuel cité plus haut représentait le quart du salaire mensuel de leurs parents. Il incombait donc à l’association de trouver une solution. C’est ainsi qu’on a procédé à la publication des éditions locales de ces manuels en collaboration avec les éditeurs indiens.

B) L’AITF a pris en même temps l’initiative de fabriquer des manuels locaux, car la publication des éditions locales ne s’est pas toujours avérée convenable. Entre autres, on peut citer au moins deux problèmes qui paraissent incontournables : d’une part, il est difficile d’adapter les manuels fabriqués en France aux conditions d’horaires indiens et aux niveaux communs prescrits pour toutes les langues ; d’autre part, les éditeurs locaux des manuels fabriqués en France posent souvent des conditions aux quelles il est difficile de satisfaire. C’est ainsi que nous étions amenés à lancer Mantra, Malli Muguet, Synchronie, Merveille, C’est génial, L’Hôtellerie et le Tourisme.

L’AITF s’est donc engagée dans une importante initiative de contextualisation du Cadre Européen Commun de Référence (CECR) de façon à situer l’enseignement du FLE dans le cadre plurilingue de l’Inde.

En ce qui concerne les différentes méthodologies, l’Inde en a connu, elle aussi, plusieurs dont certaines ont perduré longtemps. Mais le CECR reste encore presque inaperçu en Inde. Pour le remédier, notre Association of Indian Teachers of French s’est engagée à étudier la contribution du Cadre dans le contexte indien. Elle s’est donné comme objectif prioritaire à trouver des voies parallèles pour l’enseignement/apprentissage du français langue étrangère et à repenser les activités pédagogiques. L’AITF, en effet, a élaboré des manuels locaux, en prenant soin d’organiser plusieurs séminaires ouverts et fermés pour déterminer l’impact et la pertinence d’un Cadre de référence dans le contexte scolaire indien. Synchronie, Merveille, C’est génial, sont conçues de façon à répondre aux besoins des enseignants et apprenants indiens. Ceux-ci estiment en effet que l’apprentissage d’une langue étrangère ne sera efficace que si les apprenants  sont en mesure d’exprimer dans la langue cible leur propre identité ainsi que les réalités du pays où ils vivent.

Les objectifs ainsi que les contenus de ces manuels répondent aux buts définis par le Cadre : développer l’acquisition de savoirs et de savoir-faire communicatifs, linguistiques et culturels en langue cible et permettre aux apprenants d’accomplir des tâches dans les domaines variés de la vie sociale.

Cet effort n’est que le début d’une longue réflexion que nous avons lancée sur la nécessité  de contextualiser les stratégies émanant des organismes ayant pour vocation de diffuser le français et la francophonie dans tous les pays du monde.

 

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C) L’AITF s’est investie aussi dans le domaine de formation de formateurs et s’est donnée pour mission de susciter chez les enseignants de français une prise de conscience d’ordre méthodologique. Pour ce faire, elle a entrepris de créer un centre unique dans son genre par le fait qu’il réunit tous les acteurs concernés par l’enseignement du français : le, Centre de Linguistique Appliquée de l'Inde Méridionale  (C.L.A.I.M). C’est le résultat d'une collaboration active entre trois organismes : l'A.I.T.F, le Service Culturel de l'Ambassade de France en Inde et la Délégation Générale de l'Alliance Française de Paris en Inde, représentée par l'Alliance Française de Madras. Fondé en mars 1992, le CLAIM a assuré la formation d’environ 600 enseignants de français en organisant une cinquantaine de stages dans les principales villes du Sud de l'Inde. Les aspects abordés s'appuient sur le champ de la didactique des langues (méthodologie, méthode, pédagogie, procédés et techniques) et des cultures. À titre d’exemples, voici quelques thèmes abordés :

  • Exploitation de documents sonores, Trivandrum, 1998.
  • L’écrit en classe de FLE, Madurai, 1998.
  • Enseignement/apprentissage de la grammaire, Trivandrum, 1999.
  • Les nouvelles technologies au service de la pédagogie communicative, Bangalore, 2002.
  • La place de l’oral dans la classe, Chennai, 2004.

A l’heure actuelle, les activités du CLAIM sont au point mort. Tout en appréciant l’initiative de nos partenaires francophones, nous exprimons nos plus vifs souhaits pour  relancer le CLAIM qui contribuera en effet à un renouveau des pratiques pédagogiques en Inde.

D) L’AITF a veillé à la traduction des ouvrages francophones en langues indiennes, notamment en tamoul : afin de renforcer le développement des études francophones en Inde, l’AITF a lancé un important programme de traduction d’ouvrages littéraires francophones dans la mesure où son budget annuel le permettait. C’est ainsi qu’elle a publié la version tamoule des textes célèbres suivants :

  • Gérard Bessette, Le Libraire
  • Françoise Loranger, Encore cinq minutes
  • Denis Bélanger, La vie en fuite
  • Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs
  • Larry Tremblay, Leçon d’anatomie
  • Agota Kristof, Le grand cahier
  • K.Madavane, La Malédiction des étoiles ou Le Mahabharata des femmes
  • Naim Katan, La Distraction
  • Gilles Pellerin, Anthologie de la nouvelle québécoise
  • Albert Camus, Le Malentendu

L’AITF a soutenu les initiatives individuelles qui émanent de ses membres. C’est ainsi que Naïm Kattan, auteur québécois peut désormais être lu en tamoul. (Ashish de JNU a traduit en hindi Encore 5 minutes de Françoise Loranger).

E) L’AITF organise des colloques internationaux. Les colloques organisés jusqu’ici sont les suivants :


Chennai (1995) :

Pondicherry (1998) :

Hyderabad (2002) :

Pondicherry (2007) :


Francophonie et Littérature

L’écrivain francophone

Francophonie Littéraire 

Les études françaises et francophones dans un panorama plurilingue

Kullu Manali (2010) :

Madurai (2012) :

Chennai (2013) :

Shimla (2017) :

Une langue pour dépasser les frontières

Etudes francophones : Enjeux et perspectives

Espace français et francophone : le monde en marche

Études québécoises en Inde et a l’étranger


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III. STRATÉGIES POUR ASSURER LA SURVIE DU FRANÇAIS EN INDE 

Nous nous attacherons à proposer des mesures pour parer au plus pressé. Et nos propositions sont les suivantes:

1) éviter de mettre le français dans une situation conflictuelle avec la langue régionale ou nationale dont l’introduction est tout à fait compréhensible et légitime : ce que nous appelons langue régionale en Inde n’a pas la même connotation qu’en France. Ce ne sont pas des langues minoritaires parlées par un petit groupe en marge de la société. Il s’agit chez nous des langues pratiquées par la population d’un Etat tout entier dont la taille peut parfois atteindre celle de la France ou de la Belgique. Certaines de ces langues sont très anciennes et dotée d’une littérature très riche. Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que chacune des langues aspire à jouir d’un statut plein de dignité qui lui assurera une pérennité.

2) positionner le français comme une langue en partage avec d’autres langues régionales, en définissant et en délimitant la place du français dans le contexte indien. 

3) valoriser la culture et la civilisation locales, en accordant une place importante  à l’interculturel.

Les manuels et méthodes fabriqués en France ont jusqu’ici accordé une place importante à la culture et à la civilisation françaises. Il est temps que l’enseignement du FLE prenne conscience des réalités linguistiques et culturelles des pays destinataires, car, bien souvent, les apprenants se trouveront dans l’obligation de transmettre en français les valeurs culturelles de leur pays. Etant donné les dimensions de l’Inde, la tâche s’avère difficile mais incontournable. Cependant, en associant les partenaires du pays, il sera certainement possible de surmonter le problème.

4) adapter la pédagogie du FLE en fonction des nouveaux impératifs du pays.

Avant tout, il est nécessaire de tenir compte des nouvelles exigences du pays : on ne peut pas calquer le programme du français sur celui qui est prescrit par les concepteurs des manuels. Le nombre d’heures par semaine  doit être souple de façon à se conformer au programme général des établissements indiens.

5) concevoir des programmes de façon à ce que les autres matières au programme n’en pâtissent pas.  

6) enfin, organiser des programmes/événements susceptibles de convaincre les autorités locales au niveau politique ainsi qu’au niveau administratif de l’importance du français comme langue internationale. 

C’est là que le rôle d’une association professionnelle s’avère indispensable, car la tâche demande beaucoup de tact et de diplomatie avec une connaissance approfondie du terrain.



Référence

1. "…Under the three language formula, the first language to be studied must be the mother tongue or the regional language. In non-Hindi speaking states, the second language will be English or Hindi and third language will be English or a modern Indian language. In Hindi speaking states, students can choose English and modern Indian languages as their second and third languages. The CBSE has also recommended that foreign languages be taught only as an elective." (The New Indian Express, le 16 décembre 2016, p. 1, Chennai)


 
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