IV CONGRÈS INTERNATIONAL DE L'AITF

SYNTHÈSE DU CONGRÈS

Synthèse du colloque
Les Études françaises et francophones dans un panorama plurilingue

Élever « vers la lumière »… multicolore

François-Xavier Nève de Mévergnies

Nous venons de vivre quatre jours d’écoute, de réflexions, de discussions intenses, savantes et passionnantes.

Nous avons l’esprit rempli d’informations inattendues et le cœur débordant de sentiments puissants — parfois, comme vous tous, je suppose — mais au-dessus desquels s’envole un parfum qui embaume tout : la gratitude pour la grande équipe qui a organisé cette rencontre.

J’y reviendrai en terminant.  Mais on me demande d’évoquer d’abord ici la quintessence des dizaines de communications et éventuellement controverses qui en ont formé le cœur académique.

Les thèmes de nos séances ont été groupés de façon simple et claire :

  • Langue et langage : enjeux de l’enseignement du français langue étrangère
  • L’Inde et la littérature francophone en général, ce qui a naturellement débouché sur le thème :
    • Identité et sociétés (au travers de quelques-une de ces littératures) :
    • Littérature québécoise

avec deux communications percutantes sur un thème récurrent au Québec :

  • Littérature au féminin

Enfin, nous avons entendu évoquer les littératures en français nous permettant un petit tour du monde : la Suisse, le Maghreb, l’Afrique noire, l’océan Indien et les Antilles

Les exposés se sont conclus par quelques expériences, également variées dans leurs langues comme dans leurs origines géographiques et surtout culturelles que sont les traductions. Ayant moi-même pas mal traduit et interprété, j’ai particulièrement apprécié les communications de ce matin, si riches d’expérience et de sensibilité.  Ce qui nous saute aux yeux et qui vous a sans doute sauté aux oreilles de la même manière durant ces quatre jours, c’est la vigueur, la variété — souvent, nous saurions tenté de dire la pétulance ! — des recherches.
Elles reflètent ensuite, c’est une évidence qui nous ravit tous, la vitalité de la langue française et de son enseignement partout sur le globe, de même que l’extraordinaire faculté de renouveau et de métamorphose de la littérature française grâce à la multiplicité étourdissante des civilisations et aux talents d’imagination et d’empathie des écrivains qui s’expriment volontiers dans notre langue commune.

Sans doute aussi, cette ferveur et cette vitalité ont-elles été ranimées pour nous au cours de ces quatre jours par l’entrain et la chaleur de nos hôtes indiens.  Pour ceux qui l’auraient découvert à l’occasion de ce colloque, ne faut-il pas célébrer ici la chance magnifique qui s’offre à la langue et aux littératures françaises avec la participation tenace et si caractéristiquement fraîche, joyeuse, merveilleusement vivace, désarmante de candeur quoiqu’en même temps subtile et astucieuse, pleine d’aplomb et pétillante d’humour des francophones de l’Inde ?

Les pédagogues nous ont rappelé avec force détails et grand renfort de schémas didactiques perfectionnés l’importance primordiale de l’attention à l’apprenant en même temps que de la compétence autant que de la passion pour les langues ou les littératures enseignées.

Vers la lumière en (s’)élevant dans un ciel clair

Aimons nos élèves.  Je dis bien élèves.  Nous avons pour mission et pour espoir qu’ils s’élèvent en effet.  C’est-à-dire d’abord qu’ils grandissent, qu’ils s’épanouissent.  C’est-à-dire ensuite qu’ils montent, qu’ils grimpent.  Non pas en montgolfière vers une sphère de nuages, d’idées plus ou moins nébuleuses ou d’illusions sur le monde en général ou le monde francophone en particulier.  (On peut rêver d’abord si c’est ensuite pour lancer, fortifier un projet, une recherche, un travail, une œuvre, un service.) Il faut que ceux que nous tentons d’aider s’élèvent dans un ciel clair pour voir le monde tel qu’il est, certes, mais de haut, dans son immensité, sinon — malgré ses misères, et les nôtres — dans sa splendeur multicolore.

De ce point de vue, notre mission de séducteurs littéraires est capitale.  A nous de faire désirer à nos élèves de découvrir à leur tour les « dix milliards et une » merveilles de la créativité, du courage et de la générosité humaines dont témoignent les littératures de la planète.

Nous aimerions citer et remercier chacun des intervenants nommément.  Ce serait toutefois inutile.  Vous les avez encore tous présents à l’esprit.  A quoi bon répéter mal ce qui a été dit bien ? Et ceux qui découvriront cette synthèse finale sous sa forme imprimée, publiée, pourront à loisir lire leurs textes et les consulter dans les Actes de ce colloque.

La  tour de Babel

Avant de conclure, je voudrais retenir encore un moment votre attention avec quelques réflexions.  Elles m’ont été suggérées par la question sur la « malédiction de Babel de la tradition judéo-chrétienne ».  Selon le Livre de la Genèse, l’humanité originelle ne parlait qu’une seule langue.  Et elle voulut construire à sa gloire une tour si haute qu’elle défierait Dieu en atteignant les cieux.  Yahvé aurait alors « brouillé » sa langue unique en toutes nos langues actuelles.  Aussitôt a construction de la tour se serait arrêtée parce que les hommes, incapables de se parler, se seraient séparés et dispersés sur toute la Terre.

Dès 1927, le philosophe français Julien Benda (1867-1956) avait averti que l’ambition de la tour de Babel pouvait aussi sinon d’abord être envisagée comme un délire monstrueux.  Le cauchemar totalitaire.

Dans le saisissant dernier paragraphe de La Trahison des clercs (les éducateurs, les responsables), Benda s’épouvante à la perspective de la naissance d’une Humanité uniforme :

On arrivera ainsi à une « fraternité universelle », mais qui, loin d'être l'abolition de l'esprit de nation avec ses appétits et ses orgueils, en sera au contraire la forme suprême, la nation s'appelant l'Homme et l'ennemi s'appelant Dieu. Et dès lors, unifiée en une immense armée, en une immense usine, ne connaissant que des héroïsmes, des disciplines, des inventions, flétrissant toute activité libre et désintéressée, revenue de placer le bien au-delà du monde réel et n'ayant plus pour dieu qu'elles-mêmes et ses vouloirs, l'humanité atteindra à de grandes choses, je veux dire à une mainmise vraiment grandiose sur la matière qui l'environne, à une conscience vraiment joyeuse de sa puissance et de sa grandeur.  Et l'histoire sourira de penser que Socrate et Jésus-Christ sont morts pour cette espèce.

(Nous pourrions ajouter à Socrate et Jésus, Bouddha, Gandhi et des centaines d’autres.) Tels sont les derniers mots, terribles, de son retentissant essai, paru peu avant l’avènement de Staline et Hitler.  Ne semblèrent-ils pas lui donner raison ? Those of you who have read George Orwell’s 1984 know what Big Brother is capable of.  My wife and I have lived under a totalitarian regime in Red China and so we personally know what Big Brother can do.  L’unité dans et par l’uniformité, dans une fourmilière (in)humaine, n’est pas l’avenir que nous devons chercher à bâtir pour nos enfants, pour nos héritiers.

La philosophie juive le comprit vite.  La « malédiction » de la multiplicité des langues lui apparut bientôt comme une « bénédiction » pour l’homme puisqu’elle protégeait les singularités des communautés comme l’unicité des individus.

La réponse chrétienne au mythe de Babel souffle dans le « grand vent » de la Pentecôte.  Lorsque Jésus, comme il l’avait promis, envoya à ses apôtres le Vent de l’Esprit saint.  Lequel, tonitruant puis tempétueux, atterrit finalement sur la tête de chacun d’eux « comme des langues de feu » ( !).  Aussitôt, saint Pierre et ses amis sortirent du cénacle où ils s’étaient réfugiés apeurés de subir le même sort que Jésus, crucifié quarante jours auparavant.   Les apôtres étaient des pêcheurs du lac de Génésareth — des marins d’eau douce plutôt froussards — un douanier, un agent du fisc et un ex-zélote, terroriste anti-romain.   C’étaient des gens simples.   Ils ne devaient parler que l’araméen, certains bafouillant sans doute un peu de grec, plusieurs connaissant par cœur des bribes de la Bible en hébreu, des psaumes surtout.   Or en jaillissant dans la rue voilà qu’ils se mettent à proclamer que Jésus est ressuscité… et tout le monde les comprend.   Les pèlerins du Temple de Jérusalem, parlant pour beaucoup le grec mais aussi le crétois et le chypriote, le pontique et le cappadocien, le phrygien et le pamphylien, le babylonien, le parthe ou persan et l’élamite, le cyrénaïque et le copte ou égyptien… s’étonnent du phénomène : c’est dans leur propre langue qu’ils entendent les apôtres. Les premiers chrétiens se répandent avec enthousiasme à travers les rues de Jérusalem, puis du monde méditerranéen, de la Grèce à l’Arménie, de l’Egypte à l’Ethiopie, de la Perse à l’Inde, de Rome à la Gaule et à l’Espagne et, plus tard, « jusqu’au bout de la Terre » (Evangile de Matthieu 28. 19).

Chacun parlait sa propre langue, mais tout le monde le comprenait dans la sienne.  

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La bénédiction du grand vent et des langues de feu

Telle est l’allégorie de la vraie, de la seule bonne unité dans la variété, dans le respect ou mieux encore dans la joie de la multiplicité des langues, des formes d’art, des façons de vivre et de penser.

L’empereur Charles Quint (1500-1558), empereur germanique, roi d’Espagne et de l’Amérique espagnole,  est né dans mon pays, la future Belgique.  A Gand.  Il y apprit dans son enfance le français de ses ancêtres bourguignons, ducs de Bourgogne et comtes de Flandre, ainsi que le flamand qu’on parlait dans la rue.  Il y apprit bien sûr l’allemand que parlait son père Philippe le Beau, archiduc d’Autriche, et l’espagnol que parlait sa mère Jeanne la Folle, héritière des trônes de Castille par sa mère Isabelle et d’Aragon par son père Ferdinand.  Puis le latin et l’italien comme tout esprit cultivé de l’époque en Europe.  Il observa :

« On est autant de fois un homme qu’on parle de langues. »

L’ouverture aux façons de voir et de sentir, de réfléchir et de s’exprimer d’autrui n’est jamais une menace pour notre identité.

Toujours une chance.  Pour chaque personne ainsi que pour chaque peuple.
Pourvu que, comme tout, cela soit proposé et non imposé.

« Dans l’homme, dit-on, il n’y a pas de nature.  Il n’y a que des cultures.» Comme tout le vivant, végétal ou animal, les cultures humaines tendent à foisonner, à buissonner, à diverger toujours davantage. S’éloignant ainsi de l’unité, et menaçant dès lors l’harmonie ?
Au contraire. 
Paradoxe de l’élévation

Le paléontologue jésuite français Pierre Teilhard de Chardin avait résumé cette observation dans la formule splendide :
Tout ce qui monte converge.

L’harmonie entre les personnes humaines naît de l’admiration et de la sympathie réciproques entre leurs diversités. Evidemment pas rivales, moins encore adversaires, mais complémentaires, cela ne va-t-il pas de soi ?

A quoi bon ?  La mort et les prophètes de malheur

Dans dix ans, beaucoup d’entre nous serons morts.  Dans vingt ans plus encore.  Dans cinquante ans, la plupart.  Dans cent ans, tous.  A quoi bon ? A quoi bon notre ferveur, tant de travail ?

Au tournant des 18e et 19e siècles, l’économiste et pasteur britannique Thomas R. Malthus (1786-1834) constatait que l’accroissement de la quantité de nourriture était mathématique (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8…) alors que l’accroissement de la population était géométrique (1, 2, 4, 8, 16, 32, 64…).  Il annonçait dès lors comme une conséquence inéluctable la fin prochaine de l’humanité.  Il la redoutait avant la fin du 19e siècle.

Or 1900 est venu, puis 2000.  Nous sommes toujours vivants.  Et nous sommes beaucoup plus nombreux qu’en 1800 ! Bientôt 7 milliards.  La clé de l’énigme réside dans la fécondité de… l’esprit humain.  Grâce aux progrès scientifiques et techniques, nous avons produit infiniment plus de nourriture avec les plantes et les animaux de la terre et des eaux.

Vers 1880, un scientifique français annonça l’engloutissement des rues de Paris dès 1925 sous une couche d’1 m 50 de crottin de cheval, puisqu’il y avait toujours plus de chevaux dans la capitale française.  Les statistiques étaient irréfutables.   Mais on inventa l’automobile !

Dans les années 1970, un groupe de scientifiques en vue, les meilleurs du temps selon eux, le Club de Rome, annonça la ruine de la civilisation par manque de pétrole et de biens de consommation, par pollution et surpopulation, avant l’an 2000 ou au plus tard en 2005.  Puis d’autres scientifiques, dans les années 1980, nous alertèrent sur les pluies acides dues à nos industries, à nos autos, à nos vaches…  Puis la couche d’ozone fit son trou…

Aujourd’hui, c’est le réchauffement climatique qui affole.
Mais que savons-nous vraiment de demain ?  Une seule chose. C’est que nous n’en savons rien.

Petite cause, grands effets : notre espérance

Que faire, alors ?  Et à quoi bon des rencontres littéraires et langagières comme celles-ci ?

Une image est précieuse.  Le papillon.  On a montré que le climat mondial dépendait des variations locales les plus humbles, les plus minuscules.  Un battement d’ailes de papillon dans la forêt de Bornéo en 2007 pourra être une des causes d’un printemps doux en Patagonie en 2010.

Voilà un motif d’espérer, n’est-ce pas ? Peut-être notre ferveur de ces quatre magnifiques journées, notre résolution renouvelée, inspireront-elles dans un mois, dans un an, dans 10 ans, chez des élèves que nous ne connaissons pas encore et qui peut-être ne sont pas encore nés, des idées, des motivations qui contribueront à embellir, à régénérer — à sauver ? — l’humanité entière.

Dans cet embellissement, dans cette régénération — dans ce sauvetage ? — la langue et les cultures françaises peuvent jouer un beau rôle.  Jouons-le, hardiment.

Dans cet embellissement, dans ce rajeunissement, dans cette quête de salut, l’Inde ne vient-elle pas de nous montrer, une fois de plus, avec la formidable réussite de ce colloque sur Les Études françaises et francophones dans un panorama plurilingue, son rôle majeur, irremplaçable ?

Nous vous en sommes, Chers Amis indiens, profondément reconnaissants. 
Merci à tous nos amis organisateurs, des plus grands aux plus petits et aux plus jeunes, qui portent notre avenir !

Pondichéry - Liège, 16 - 25 février 2007
 
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